ÉGYPTE ANTIQUE - L’Égypte pharaonique


ÉGYPTE ANTIQUE - L’Égypte pharaonique
ÉGYPTE ANTIQUE - L’Égypte pharaonique

L’Égypte est une étrange réalité géographique. Tout s’y fait au contraire des autres pays, remarque Hérodote. C’est une longue oasis verdoyante d’une fertilité extraordinaire. Mais, hors de la plaine qui borde le fleuve, c’est un terrain d’une affreuse aridité, qui commence de manière si abrupte qu’on peut avoir un pied dans les cultures et l’autre dans le désert. Ailleurs, les inondations sont irrégulières et destructrices; ici, elles sont étonnamment réglées et fécondantes. Les autres peuples doivent défendre leurs frontières. L’Égypte n’a à se garder qu’au nord-est, vers la péninsule du Sinaï; et, encore, faut-il pour l’attaquer sérieusement des empires organisés, parce qu’il est nécessaire de franchir un désert inhospitalier pour arriver à l’eau et aux cultures. Partout ailleurs, des solitudes sableuses et mortelles la protègent. Elle n’a été conquise qu’une fois par le sud, au VIIIe siècle.

Le lit du fleuve présente aussi une curieuse particularité. Tant qu’il descend du sud au nord entre les montagnes arabiques à l’est et les hauteurs libyques à l’ouest, la vallée est unique, relativement étroite, de climat tropical. Lorsque, au nord de l’antique Memphis, il s’étale en sept branches dans l’ancien golfe marin, colmaté par le limon qu’il charrie, on a une vaste plaine, sillonnée de canaux qui se terminent vers la mer par d’impénétrables fourrés. Le climat est méditerranéen. Parfois il pleut, surtout dans la partie nord; beaucoup d’arbres à feuilles caduques marquent nettement la distinction entre l’été et l’hiver. Une végétation méditerranéenne croît jusqu’à une centaine de kilomètres de la côte. La Basse-Égypte s’oppose à la Haute-Égypte. La dualité du pays est réelle, même si ensuite elle devient en quelque sorte mythique. Mais l’ensemble est voué à l’unité. Depuis l’union du Double-Pays par le roi Ménès, toute division a été pour l’Égypte une catastrophe. La prospérité est fonction d’une organisation unifiée depuis la première cataracte jusqu’à la mer: creusement des canaux, retenue plus ou moins prolongée des eaux, réserves destinées à parer aux besoins en cas d’irrégularités de la crue. L’histoire biblique de Joseph en est une illustration célèbre.

Mais la longueur même du territoire, en des temps où les communications étaient beaucoup plus lentes qu’aujourd’hui, favorisait son morcellement. Aussitôt que la poigne du pharaon se relâchait et que les particularismes locaux aboutissaient à des royautés ou tout au moins à des principautés multiples, c’était la misère dans la vallée et l’invasion étrangère. Les nomades asiatiques qui poussaient leurs troupeaux dans les déserts, à l’ouest du Sinaï, avaient tendance à aller chercher l’eau et le fourrage sur les confins cultivés de l’Égypte; naturellement, ils pillaient quand on ne voulait pas leur accorder ce qu’ils demandaient. Ils s’infiltraient et parfois s’installaient. Les Libyens, à l’ouest, n’en usaient pas différemment. Ils avaient plus de facilités pour se déplacer le long de la côte. Il y avait toujours un peu de pâture, quelques arbres et des points d’eau. On appelle communément «périodes intermédiaires» ces moments où se relâcha le pouvoir royal, mais nous éviterons ce mot qui ne signifie rien pour garder le terme de «royautés multiples», très clair par lui-même. Elles se situent après la VIe et après la XIIIe dynastie. L’histoire de l’Égypte pharaonique est celle de l’alternance de centralisation – accompagnée d’extension territoriale et de développement social – et d’émiettement du pouvoir, lié à l’invasion étrangère et à la décadence.

1. Les sources de notre connaissance

Avant de suivre les grandes phases des heurs et malheurs de l’Égypte, il faut d’abord prendre conscience de deux difficultés considérables: les lacunes de l’information et l’incertitude de la chronologie.

Il ne reste plus aucun récit suivi de l’histoire d’Égypte. Celui qui nous est parvenu à travers Hérodote est très incomplet, certainement bouleversé et exact seulement pour le temps le plus récent. Les monuments originaux ont péri en grande partie. On ne possède que de très rares extraits des annales royales, sans doute régulièrement tenues, au moins depuis la Ire dynastie, et probablement avant. Les fragiles papyrus ou les rouleaux de cuir sur lesquels on les écrivait ont tous disparu. Seuls des fragments transcrits sur pierre pour des raisons particulières ont pu être sauvés. Le livre de Manéthon est perdu. Heureusement les monuments gardent le nom des rois et de quelques faits de certains règnes. On érigeait, dans des moments solennels, des stèles historiques, comme celle de Thoutmosis III au Gebel Barkal, ou celle d’Aménophis II à Memphis. Mais encore tout cela est-il actuellement souvent en piteux état. Les inscriptions si précieuses d’Horemheb, par exemple, sont tout à fait lacunaires. Pour l’Ancien Empire, on ne dispose pratiquement d’aucune inscription royale tant soit peu développée. Bref, on ne peut reconstituer le déroulement des événements qu’avec des éléments notoirement insuffisants. C’est un peu comme si on n’avait, pour faire l’histoire du XVIIIe siècle français, que les plaques de mulets employés par les marchands dans le midi de la France; elles portent, selon le moment où on les a gravées, les noms des rois, des grands faits révolutionnaires, de la Convention ou du Directoire. Ce serait maigre pour reconstituer l’histoire générale de ces temps troublés.

Les Égyptiens avaient depuis si longtemps inventé le calendrier solaire de 365 jours qu’on pourrait imaginer une chronologie très précise. Mais il n’en est rien. Faute de point de départ unique, le comput ne peut être fait qu’en ajoutant les nombres d’années de règne les uns aux autres. Or, on ignore certains d’entre eux, et, pour d’autres, on ne sait si le dernier connu est le bon, les monuments des années subséquentes du roi ayant pu disparaître. Enfin au temps des royautés multiples, des souverains et parfois des dynasties régnèrent simultanément. Si bien qu’en fin de compte, seules sont sûres les dates calculées d’après les olympiades grecques. Au fur et à mesure qu’on s’en éloigne en remontant dans le temps, la marge d’erreur possible s’accroît. Elle est peut-être d’une ou de plusieurs dizaines d’années pour le début du IIe millénaire. Elle peut être infiniment plus importante pour le IIIe. Les synchronismes avec la chronologie mésopotamienne n’apportent que peu de clarté, parce que les difficultés sont du même ordre, pour la Chaldée ou le pays de Sumer. Il faut donc se résoudre à ignorer beaucoup de choses et à tenir compte de l’incertitude de beaucoup d’autres.

On a gardé pour cadre de l’histoire égyptienne le groupement de ses rois en trente dynasties. Il nous a été transmis par un prêtre de Sebennytos, Manéthon, contemporain de Ptolémée Ier. Prophète à Héliopolis, il avait pu consulter la documentation des temples; le fameux papyrus royal de Turin qui, intact, contenait le nom de tous les rois d’Égypte jusqu’à la XIXe dynastie donne une idée du matériel avec lequel il travailla. Des fragments d’annales très anciennes, transcrits sur un bloc de diorite à la Ve dynastie, montrent qu’à Memphis on conservait des documents datant de la préhistoire, puisqu’on y lisait le nom d’une quantité de rois de la Basse-Égypte indépendante, prédécesseurs de Ménès. Malheureusement, il ne reste du livre Manéthon que de mauvais résumés.

2. L’époque archaïque (6000 - env. 3000)

La préhistoire

Mais, même si on possédait encore ces noms, on demeurerait dans la préhistoire ou la protohistoire, tous autres documents écrits antérieurs à la Ire dynastie ayant péri. Pourtant, les objets que les fouilles des sites archaïques ont livrés permettent de se faire une idée assez précise du très ancien développement du pays. Sur les plateaux, en particulier à l’ouest de Thèbes, on a trouvé une quantité considérable de silex paléolithiques: pièces bifaces, chalossiennes, chelléennes, acheuléennes, souvent magnifiques, de couleur marron foncé, appelée par les spécialistes patine chocolat. On y discerne des formes apparentées à l’Aurignacien de l’Europe. C’était l’époque où l’homme vivait encore, dans la steppe du plateau, de la chasse et de la cueillette. Il descendait dans la vallée pour pêcher et ramasser les plantes utiles. Puis, avec le Néolithique, les outils en silex diffèrent de plus en plus de ceux de l’Europe, mais s’apparentent à ceux de l’Afrique du Nord, à cause sans doute de la similitude des besoins, des conditions géographiques et de la proximité relative.

La période prédynastique

Vers la fin du Néolithique surgit, à une date qu’on ne saurait préciser, peut-être antérieure au IVe millénaire, une civilisation plus spécialement nilotique. Les premières manifestations en ont été trouvées à Badari et à El-Amrah, aussi donne-t-on souvent à ces temps anciens les noms de Badarien et d’Amratien. L’homme est installé dans la vallée en villages organisés. Il possède des huttes, enterre ses morts, cultive le sol où il fait déjà pousser les deux céréales essentielles de l’Égypte, l’orge et le blé amidonnier (Triticum dicoccum ). Il a aussi inventé, pour l’ornement, une sorte de faïence d’un bleu clair, qu’on retrouvera ensuite pendant toutes les périodes de l’histoire. Il sait peindre des traits blancs sur une poterie rouge lissée et il sculpte des vases dans la pierre dure.

C’est cependant à une date ultérieure qu’un progrès considérable s’accomplit, avec les cultures guerzéenne et nagadienne. On suppose qu’un peuple étranger, de souche chamito-sémitique, vint par l’est du Delta ou par l’ouadi Hammamat s’installer en Égypte. Il parlait probablement l’ancêtre de l’égyptien historique, encore très proche du sémitique; il s’implanta peu à peu sur toute l’étendue du pays et s’amalgama avec les autochtones. Le fond de la population égyptienne historique paraît dater de cette époque, en dépit des mélanges – assez limités – qui durent résulter d’invasions asiatiques, libyennes ou soudanaises. Si les Guerzéens n’avaient inventé que la peinture de scènes et de paysages exécutée au trait blanc sur un fond lisse rose-jaune, leurs innovations n’eussent pas été considérables. Mais ils surent s’élever au-dessus des besoins utilitaires jusqu’à atteindre la perfection artistique. Leurs larges lames de silex, bifaces et un peu courbées, possèdent un axe médian autour duquel les traces des éclats sont disposées avec une régularité qui tient du prodige, quand on connaît la difficulté de la taille du silex. Il s’agit évidemment d’outils ou d’armes d’apparat que l’on eût hésité à employer au risque de les ébrécher. On les ornait parfois de manches d’or ou d’ivoire. Ces derniers, sculptés, tel le fameux couteau du Gebel el-Arak au Louvre, révèlent déjà une habileté technique et un don de la composition tout à fait nouveaux. Si l’on ajoute le travail de l’or et de l’argent, la composition du fard vert, la construction de certains édifices en clayonnage de roseaux, on reconnaît déjà une société développée, dont l’organisation devait correspondre aux réalisations industrielles et artistiques.

La période thinite

Pendant la seconde moitié du IVe millénaire, des cités plus fortes que leurs voisines dominèrent progressivement le pays, et deux royaumes finirent par se constituer, correspondant aux deux parties géographiques distinctes: la haute vallée du Nil et le Delta. Peut-être des unifications éphémères eurent-elles lieu. L’une d’entre elles, sans doute avant le début du IIIe millénaire, eut une importance capitale. Les anciens eux-mêmes l’attribuaient au roi Ménès, originaire de Haute-Égypte. Il conquit le Delta et, comme c’était un administrateur autant qu’un guerrier, comprenant qu’il aurait de la peine à gouverner les deux pays du fin fond de la Haute-Égypte, il fonda une nouvelle capitale au point de jonction même des deux royaumes. Il lui donna le nom de Mur-Blanc. Cette ville (à l’emplacement de l’actuel village de Mit-Rahina) devait s’appeler plus tard Memphis. Elle demeura la capitale durant tout l’Ancien Empire et joua jusqu’à la fin de l’histoire pharaonique un rôle important. À l’époque grecque, c’est encore là que le roi devait se faire couronner selon un rituel antique. Il prenait possession de l’ensemble des territoires en courant autour des quatre bornes; il se conciliait les dieux du Sud et ceux du Nord, puis il coiffait successivement la couronne du Sud , puis celle du Nord , et enfin les deux ensemble, le pschent .

De ces temps archaïques on ne connaît guère l’histoire proprement dite. Mais l’archéologie apporte mainte donnée remarquable. Elle nous restitue en particulier les noms des rois appartenant aux deux premières dynasties, qu’il n’est pas toujours facile d’identifier à ceux que nous ont conservés les extraits de Manéthon ou les anciens historiens grecs. Mieux encore, les fouilles nous ont rendu les tombeaux royaux. Jusqu’aux années qui ont précédé la Seconde Guerre mondiale, on situait ces tombeaux dans le désert d’Abydos: on y avait trouvé, dans des monuments funéraires très ruinés, des inscriptions et quelques stèles portant des noms de rois appartenant aux deux premières dynasties. La stèle du roi Djet, aujourd’hui au Louvre, en est le plus bel exemple. On pensait que ces souverains s’étaient fait enterrer dans cette région, voisine de la ville de Thinis, parce qu’ils étaient originaires de cette dernière, qui a donné son nom aux deux dynasties dites thinites.

Mais, de 1935 à 1956, Emery découvrit au nord de la nécropole de Saqqarah de grands mastabas de la même époque; il les attribua tout d’abord aux personnages importants de la capitale. Puis, on en vint à penser que ces monuments, beaucoup plus grands que ceux d’Abydos, étaient des tombeaux des rois eux-mêmes, qui auraient possédé seulement des cénotaphes en Haute-Égypte. Cependant, on a trouvé des fragments humains à Abydos, par exemple un bras (de reine?) avec des bracelets. Il semble que la solution de ce problème réside dans les conceptions religieuses égyptiennes et certaines évidences postérieures. Le complexe funéraire du roi Djéser, à la IIIe dynastie, contient à coup sûr deux tombeaux pour ce seul personnage, et Snéfrou (premier roi de la IVe dynastie) a possédé une pyramide double, contenant deux chambres funéraires, et peut-être même une autre pyramide. Si on rapproche de ce fait les croyances égyptiennes relatives à la personnalité tant humaine que divine, composée d’éléments multiples (baï , ka , akh , chout... ; cf. ÉGYPTE-La religion égyptienne), on peut facilement penser que telle partie du corps et le ka , par exemple, étaient enterrées à Abydos, tandis que le reste demeurait à Memphis, près de la capitale. Ainsi, les rois thinites auraient eu deux tombeaux.

Il n’est pas nécessaire ici d’établir une liste de ces rois, dont l’ordre est d’ailleurs encore incertain. Mais l’on doit remarquer que l’écriture s’est répandue suffisamment à travers le pays pour permettre une organisation administrative forte. Les inscriptions nous ont conservé les noms de fonctionnaires, chanceliers, trésoriers, magistrats, très probablement déjà contrôlés par un vizir. Souvent deux personnages remplissent la même fonction, un pour le Sud, un autre pour le Nord. L’Égypte connaît alors un essor étonnant. Les rois eux-mêmes rédigent, ou passent pour rédiger, des traités de médecine. Savants, ils sont capables de contrôler les rapports ou les documents administratifs, de vérifier le contenu des ordres écrits, les rentrées des impôts ou l’organisation des temples. Un incroyable élan guide les arts. À la vieille architecture de poteaux, de clayonnages et de vanneries, se substitue maintenant une construction beaucoup plus solide et une protection plus efficace: le mur de briques crues. Dans la plaine, ces monuments ont disparu, mais les tombeaux de Saqqarah se dressent encore au bord du plateau. Ils étaient peints de vives couleurs, rappelant celles des matériaux primitifs qu’ils remplaçaient, et, parfois, leurs abords étaient munis de décorations prophylactiques, telles ces têtes de taureaux qui ornaient le mastaba du roi Ouadji. La pierre commençait à jouer un rôle dans les parties les plus exposées, comme les escaliers, et surtout pour établir des herses infranchissables dans les galeries conduisant à la chambre funéraire.

La statuaire n’est plus un essai, parfois évocateur, mais encore rudimentaire de l’époque protohistorique: un roi de l’Ashmolean Museum d’Oxford, ou encore le Khasekhem du musée du Caire, dénotent une habileté nouvelle à manier des volumes. Le bas-relief en schiste, sur la fameuse palette du roi Narmer, témoigne des conventions qu’on ne trouvait point sur le manche de couteau de Gebel el-Arak. En dépit d’un certain académisme déjà, elles permettent une merveilleuse mise en valeur des qualités esthétiques de l’artiste; la stèle de Djet au Louvre, ou le disque en stéatite avec incrustations multicolores représentant des lévriers chassant la gazelle, témoignent même d’une maîtrise de premier ordre.

Autant que les rares documents de cette époque permettent de le voir, elle connut une série de créations ou de mises au point étincelantes dans tous les domaines, social, administratif, artistique, intellectuel. Ne connaissant pas assez ce qui précède ni ce qui suit, il est difficile d’en donner des raisons sûres. Il semble bien pourtant que la centralisation, groupant autour du roi, dans la résidence même, toutes les ressources du pays, permettant aux idées de s’interpénétrer, aux œuvres d’être comparées, donc critiquées, joua un rôle important dans ce développement qui devait aboutir à l’Ancien Empire.

3. L’Ancien Empire (2815-2400)

Essor de la civilisation pharaonique

La IIIe dynastie vit s’accentuer les progrès de la civilisation pharaonique. Le roi Djéser paraît avoir eu une forte personnalité et il sut choisir ses collaborateurs. L’un d’entre eux, le génial Imhotep, fut un architecte de premier ordre. Il conçut, pour rendre éternel le tombeau royal, une construction entièrement en pierre, matériau indéfiniment durable. Par ailleurs, il cherchait à traduire dans le monument lui-même des conceptions métaphysiques qui lui imprimèrent leur grandeur. Il empila sept mastabas en retrait l’un sur l’autre pour faire au roi défunt un escalier monumental vers le ciel. Il suffira d’aplanir chacune de leurs faces pour créer la pyramide. Mais l’artiste était aussi un penseur et un moraliste. Imhotep rédigea le premier recueil sapiential, inaugurant ainsi l’un des genres les plus riches et les plus originaux de la littérature égyptienne. Il fut de plus médecin et, à l’époque tardive, promu au rang des dieux, il fut assimilé par les Grecs à Asklépios. Les autres rois de la dynastie sont moins connus, bien qu’on ait trouvé le tombeau du successeur de Djéser.

Les IVe, Ve et VIe dynasties apportent un nouvel essor, suivi d’un épanouissement et d’une décadence. Mais souvent, seuls les restes archéologiques suppléent les textes pour nous permettre d’inférer le degré de perfection que dut connaître l’Égypte à l’Ancien Empire. Par exemple, le constructeur de la plus grande des pyramides de Giza, celle de Khéops, ne nous est connu que par une minuscule statuette d’ivoire, et nous saurions très peu de choses sur lui si les Grecs n’avaient conservé quelques traditions à son sujet.

Cependant, on devine à la perfection de la sculpture et des monuments funéraires combien la IVe dynastie apporta de nouveauté et de goût du travail bien fait aux réalisations antérieures. Le plan des temples de la vallée et surtout de la pyramide elle-même se diversifie et se complique, traduisant une élaboration théologique plus poussée et une puissance sociale plus considérable qu’auparavant. Les titres, plus abondants, permettent d’imaginer une plus grande spécialisation des fonctionnaires. Et, depuis la IIIe dynastie, un vizir secondait certainement le roi dans la direction des affaires. Une administration très bureaucratique et très hiérarchisée permettait la concentration des ressources entre les mains du pharaon et multipliait ainsi son pouvoir. Du reste, à la Ve dynastie, le roi devient «Fils de Rê». Il n’a plus seulement le pouvoir d’un dieu céleste, Horus; c’est aussi bien de jure que de facto le lieutenant terrestre de son père, le dieu-soleil Rê, primordial et créateur. Son pouvoir normal n’est donc pas seulement social, mais aussi, ce qui est le plus surprenant pour nous, cosmique. Il est garant de l’inondation, du rendement des champs comme de la vie même de tout le peuple, de sa fécondité et de sa santé. Le couronnement royal manifeste ces qualités pour le roi, et le hebsed , ou jubilé trentenaire, renouvelle une ou plusieurs fois sa puissance personnelle dont dépend le sort du pays entier.

Une politique extérieure active

Des expéditions sont entreprises au Sinaï pour en rapporter du cuivre et de la turquoise. Dans le fameux ouadi Maghara, Djéser, Sanakht, Khéops, Sahourê, Neouserrê, Pépi Ier et Pépi II ont laissé des inscriptions célèbres. Les Libyens, remuants et hostiles, furent, à plusieurs reprises, contenus par des raids exécutés à l’ouest vers leurs territoires. Les campagnes contre les Soudanais rapportèrent maintes fois un gros butin en hommes, en bétail et en richesse mobilière. Mais elles se compliquaient aussi de rapports plus ou moins religieux et parfois pacifiques. Sous Pépi II, un nomarque (gouverneur d’une province ou nome) d’Éléphantine ramena d’une expédition au Soudan un Pygmée «qui savait danser la danse du dieu». On possède encore la lettre que le roi envoya en réponse au message du nomarque; elle énumère les précautions à prendre pour qu’il n’arrive rien de fâcheux à ce nain si extraordinaire.

Du côté de l’Asie, tantôt il fallait refouler les Bédouins qui poussaient leurs raids jusque dans les terres cultivées du Delta, tantôt il fallait se procurer les précieux bois du Liban aussi indispensables aux sarcophages des hommes et aux naos des dieux qu’aux grands bateaux utilisés sur le fleuve ou en haute mer. Les expéditions donc étaient alternées, tantôt guerrières, tantôt pacifiques. Sous Pépi Ier, un habile général, Ouni, nous a laissé le récit d’une manœuvre stratégique d’envergure. Il semble avoir réussi à écraser les Palestiniens en les enserrant dans une sorte d’étau: il avait débarqué au Carmel des troupes qui se rabattirent sur les Bédouins reculant devant l’armée égyptienne envoyée par la terre. Mais au temps de Sahourê, une flotte, qui revenait de l’est, ramenait des Asiatiques «en paix», c’est-à-dire des gens qui venaient de leur plein gré. Les rapports avec Byblos, où les Égyptiens allaient chercher les bois des Échelles, datent de l’époque thinite. On a trouvé des vases en pierre dure ou des objets de l’Ancien Empire, aussi bien en Crète qu’en Asie Mineure, ce qui montre que l’empire égyptien avait certainement des rapports avec tout le monde de la Méditerranée orientale et sans doute avec la civilisation mésopotamienne.

Effondrement de la monarchie memphite

Comment cet empire centralisé, si puissant, si développé prit-il fin? On peut s’en faire une idée parce que les documents sont plus abondants à la fin de l’Ancien Empire. À la Ve dynastie, on a l’impression d’un équilibre. Sans doute, déjà les grands du royaume ont pris une importance considérable, mais jamais ils ne paraissent disposer de moyens comparables à ceux de leur souverain. Au contraire, on est frappé, dès le début de la VIe dynastie, de voir un vizir comme Mererouka se faire construire, près de la pyramide de son maître, le roi Téti, un mastaba énorme. Alors que celui de Ti, sous la dynastie précédente, possédait deux chambres, un corridor et une grande cour, celui de Mererouka comprend vingt et une chambres, sans compter celles des deux membres de sa famille, logés dans le même ensemble. Le pouvoir du roi diminue tandis que celui des grands ou des administrateurs provinciaux augmente. Ajoutons à cela une politique d’alliances matrimoniales du roi avec ses grands vassaux: Pépi Ier épouse deux filles d’un noble du nome thinite. Plus encore, il donne une de ses filles en mariage à un beau-frère, de sorte que le sang divin du roi peut fournir un prétexte à une sorte d’indépendance du nome. Une véritable féodalité se développe, dont la puissance s’accroît du fait de la faiblesse du pouvoir royal.

On ignore comment la monarchie memphite s’est effondrée; il est probable que ce fut sous le choc d’une invasion étrangère. À l’est du Delta, les nomades ne cessaient de s’approcher des terres cultivées pour y abreuver leurs troupeaux. Ils regardaient les riches campagnes avec convoitise et, seule, une organisation bien conçue pouvait les empêcher de s’introduire en Égypte et de s’y installer, car ils étaient insaisissables, se déplaçant sans cesse et n’exposant aux coups des sédentaires que des fractions minimes de leurs tribus. La décomposition du pouvoir central et, sans doute aussi, l’incapacité des nomarques locaux expliquent leur pénétration dans l’intérieur du pays. Probablement, d’ailleurs, les féodaux livrés à eux-mêmes finirent-ils par négliger l’intérêt général. Leur égoïsme engendra une révolution au cours de laquelle les titres de propriété furent abolis, les lois divulguées et foulées aux pieds et les grands réduits à la misère. Le palais royal fut violé et le souverain divin, lui même, avili.

Il faut noter, par ailleurs, que cette catastrophe sociale eut un résultat positif et durable: l’accession du peuple aux rites funéraires. Seul le roi possédait de plein droit l’immortalité, parce qu’il était dieu. Il pouvait la communiquer à qui il voulait pour se donner dans l’au-delà une cour et des serviteurs. Il possédait des recueils liturgiques qui assuraient son existence impérissable, les Textes des pyramides. Or, après la révolution, les simples particuliers s’approprièrent des rituels similaires qui sont à l’origine des Textes des sarcophages , que l’on inscrira sur les parois des cercueils au Moyen Empire. Les Égyptiens attachaient donc au moins autant d’importance à assurer la pérennité de leur vie d’outre-tombe qu’à acquérir des biens immédiatement utilisables. C’est un trait de caractère qu’il convenait de souligner dès maintenant.

4. La période des royautés multiples (2300-2050)

Ce bouleversement aboutit à un émiettement du pouvoir royal. Les VIIe et VIIIe dynasties sont extrêmement falotes. Les lacunes du papyrus royal de Turin et les contradictions des abréviateurs de Manéthon ne permettent guère de reconstruire leur histoire, qu’éclairent à peine de rares documents contemporains. De ce chaos de royautés multiples émergent deux dynasties qui tentent de refaire l’unité à leur profit. L’une, la IXe héracléopolitaine, fondée par Akhthoès Ier autour de 2200, à laquelle il faut joindre la Xe, règne à Héracléopolis, l’actuelle Ehnasyah, un peu au sud de l’entrée du Fayoum. L’autre, la XIe, règne à Thèbes, l’actuelle Louxor, après avoir été fondée par Antef Ier autour de 2180. Elles furent donc en grande partie contemporaines.

Les Héracléopolitains, héritiers plus directs des Memphites, plus imbus de la haute civilisation et de la spiritualité de l’Ancien Empire finissant, ont tenté de tirer la leçon des événements. Certains rois rédigèrent des Enseignements destinés à éclairer la conduite de leur successeur. Celui qui avait été destiné à l’un des derniers représentants de la Xe dynastie, Mérikarê, nous est parvenu. C’est un très beau document, à la fois d’analyse politique et de considérations métaphysiques et morales. La force ne saurait se suffire à elle-même; la justice seule dure. Dans le culte, l’intention droite est plus importante que l’offrande elle-même. Ces idées, que reprendront un millénaire plus tard les prophètes d’Israël, se retrouvent dans le Conte de l’Oasien : un habitant du ouadi Natroun, dépossédé de son bien par un fonctionnaire prévaricateur, expose en neuf discours d’un style fort relevé la primauté de la justice sur la force.

Les rois d’Héracléopolis étaient maîtres du pays depuis le nome thinite jusqu’à la mer. Il est vrai qu’ils devaient compter avec de grands vassaux, tels les nomarques d’Assiout, à demi indépendants mais apparemment fidèles jusqu’au bout à leur souverain légitime. L’est du Delta cependant leur échappait, toujours plus ou moins occupé par les Asiatiques. Sans doute moins guerriers que penseurs, ils furent les continuateurs des Memphites par leur art délicat et classique. Au contraire, les nomarques thébains dans leur lointaine résidence provinciale avaient la lourdeur et parfois même la grossièreté des gens incultes, quand on compare leur attitude sociale et leurs réalisations artistiques à la fine urbanité des Héracléopolitains. Mais cette rudesse avait du caractère. Dès que leurs sculpteurs et leurs peintres apprennent le métier, ils savent infuser à l’art poli, mais un peu exsangue et académique du Nord, une vigueur prometteuse de nouveaux chefs-d’œuvre. Leurs armées, bien entraînées, ne cessent d’attaquer, autour d’Abydos, les forces du pharaon légitime. Elles arrivent à Assiout, qui cède en dépit de la valeur de ses chefs, et finissent, au temps de Mentouhotep Nebhepetrê, peu avant le IIe millénaire, par renverser Héracléopolis et ses nomarques esthètes et philosophes, et même par reconquérir tout le Delta.

5. Le Moyen Empire (2000-1800)

Réformes et expéditions militaires

Le successeur du dernier Mentouhotep, Amménémès Ier, fonde une dynastie nouvelle, la XIIe, une des plus brillantes de l’Égypte. De nouveau le roi règne sur le Double-Pays tout entier. Il court sus aux Libyens, occupe la Nubie septentrionale, construit peut-être même une forteresse à Semna, et continue l’occupation des oasis de l’Ouest, inaugurée sous la XIe dynastie. À l’est du Delta, il ne semble pas avoir tenté de créer une marche asiatique et s’est contenté de défendre les nomes frontaliers par une seule ligne de fortifications contrôlant les points de passage, et appelée le «Mur du Régent». Mais la politique extérieure ne retint pas toute son attention. Comprenant que Thèbes, trop méridionale, ne permettait pas une surveillance facile du Sud et du Nord à la fois, il transporta sa capitale près de la ville actuelle de Licht, un peu en amont de Memphis. Dans le désert, on y voit encore les pyramides élevées pour lui et pour son fils Sésostris Ier. De là, il parcourut le pays en tous sens, maintenant à leur place dans les nomes les chefs qui étaient fidèles, à condition qu’ils observent strictement les ordres royaux. Aussi le pays connut-il une prospérité considérable, que chantent les prophéties, faites après l’événement, du prêtre Néferty.

Par précaution, Amménémès Ier associa à son trône son fils aîné, Sésostris Ier, pour éviter toute contestation sérieuse à sa mort. Les deux monarques régnèrent dix ans ensemble. Sésostris semble avoir prolongé au Soudan les expéditions de son père au-delà de la deuxième cataracte jusqu’à l’île d’Argo. En Libye et en proche Asie, il fit des campagnes d’intimidation, mais ne paraît pas avoir occupé le pays. Partout maintenant s’élèvent des monuments nouveaux à la gloire des dieux. Il n’est guère de site qui n’ait conservé quelque inscription du roi. Mais le temps s’est acharné sur son œuvre. Du grand temple d’Héliopolis qu’il avait entièrement restauré, s’il faut en croire le rouleau de cuir de Berlin, il ne reste plus dans la plaine aujourd’hui couverte de maisons qu’un obélisque mélancolique rappelant les fastes du glorieux souverain.

Ses successeurs complétèrent cette œuvre. Sésostris III, grand conquérant, dirigea au moins quatre expéditions en Nubie. Il fixa Semna comme frontière pour les Nubiens, qui viendraient faire du commerce en Égypte. Pour protéger les marches du nord-est, les plus vulnérables, il guerroya en Palestine, certainement jusqu’à Sichem et sans doute plus au nord, puisque les Égyptiens connaissaient la géographie compliquée de la Syrie du Sud comme le montrent les textes dits «d’exécration». Ces documents, qui tentent d’attirer par des moyens magiques le malheur sur les ennemis de l’Égypte, contiennent entre autres les noms d’Ascalon, Jérusalem, Sichem, Byblos. Il s’agit sans doute là plutôt de campagnes d’intimidation que de tentatives pour annexer ou coloniser le pays.

Partout sont reprises les grandes caravanes vers les mines voisines de la vallée, abandonnées durant la période de faiblesse qui avait précédé. On exploite à nouveau les carrières d’améthyste et de diorite du Soudan, l’or du ouadi Fawalhir, les amphiboloschistes du ouadi Hammamat, l’albâtre d’Hatnoub, les turquoises et les cuivres du Sinaï. On réorganise les lointaines expéditions maritimes au pays d’Oponé (côte des Somalis) et au Liban ou en Syrie (Byblos, Ougarit).

Amménémès III et IV font creuser un lac dans la fertile oasis du Fayoum, pour y emmagasiner les eaux des inondations et en bénéficier plus longtemps en les libérant plus lentement. On retrouve encore leur cartouche dans l’élégant sanctuaire du temple de Medinet-Madi, dédié à Ermouthis, déesse des récoltes, et à Sobek.

Une civilisation classique

La civilisation égyptienne, durant plus de deux siècles, connut un épanouissement merveilleux. Une organisation sociale et un droit renouvelés permettent à une société solide de s’établir. Des fonctionnaires investis directement par le roi sous l’autorité immédiate d’un vizir ont peu à peu remplacé les féodaux soumis depuis la dynastie précédente. Mais les rois de Thèbes, en venant s’installer plus au nord, ont subi l’ascendant de l’ancienne culture memphite. Ils l’ont assimilée plus encore que n’avaient fait les derniers Mentouhotep. L’architecture s’affine et se diversifie. Elle vise toujours à la grandeur, pour les dieux et les morts, mais à une échelle plus humaine que les massives constructions de l’Ancien Empire. On a tiré les leçons du passé, depuis l’Enseignement pour Mérikarê. Les œuvres les plus solides, on le sait maintenant, peuvent être détruites. La justice seule, la norme demeurent. La statuaire, peu à peu, tentera d’exprimer le pessimisme profond, issu de la révolution où sombra l’Ancien Empire. Les traits tirés et profondément burinés du roi Sésostris III sont plus l’expression d’une psychologie mûrie et désabusée que le masque imposé par la vieillesse: «Ne te confie point à un frère; ne connais aucun ami [...] car un homme n’a point de sujets au jour du malheur.» La littérature atteint une finesse et une variété inégalées jusque-là: des romans de style populaire, pleins de merveilleux et de formules figées, comme le Conte du roi Khéops et des magiciens ; de fines analyses psychologiques, comme la nouvelle de Sinouhé ; des hymnes à la gloire du pharaon; des manifestes sociaux en faveur du monarque qui apporte paix et prospérité à l’Égypte; de subtiles discussions mi-métaphysiques mi-morales sur la vie et la mort, tel le Dialogue de l’homme désabusé et de son Baï; et, enfin, des poèmes lyriques, tel le Chant du harpiste conseillant de cueillir les joies du jour qui passe et considérant avec scepticisme tout espoir de vie future.

Si l’on ajoute que le Moyen Empire a livré des ouvrages médicaux déjà fort élaborés et spécialisés (gynécologie), des fragments d’un traité vétérinaire et des papyrus mathématiques, on aura de la richesse de cette grande époque une image assez précise. C’est un âge classique qu’a marqué le sens des limites, acquis au contact des épreuves. Une raison plus humanisée est venue tempérer le sens de la puissance lourde et absolue qui paraît avoir été une des caractéristiques de l’Ancien Empire.

6. L’effondrement et les Hyksos (1800-1600)

Comment cette remarquable civilisation sombra-t-elle? Les documents sont trop fragmentaires et trop rares pour le savoir. Durant la XIIIe dynastie encore, les pharaons règnent sur le pays tout entier, mais on constate déjà que leur nombre est considérable. Auraient-ils été souvent détrônés par des compétiteurs? La succession paraît bien ne pas avoir été assurée régulièrement. La XIVe dynastie laisse déjà apparaître un pouvoir morcelé et des royautés ou du moins des principautés multiples, comme à la fin de l’Ancien Empire. Autour de 1720, l’invasion étrangère vient encore accroître l’affaiblissement consécutif à la décomposition politique.

On a d’abord interprété les maigres données qui nous sont parvenues à ce sujet sur le mode épique: une grande invasion de peuples divers sous la conduite de chefs syriens ou palestiniens aurait détruit le royaume égyptien. Ils auraient fondé un grand empire allant de l’Euphrate à la Crète. Aujourd’hui, on a tendance à se limiter à des réalités plus modestes: les Asiatiques, en majorité Amorrites (sémites) selon les uns, Hourrites selon les autres, s’infiltrent dans l’est du Delta. S’appuyant sur des groupes de «collaborateurs», les «chefs de ces hauts-pays-étrangers» (Hyksos , en égyptien) s’emparent du pouvoir et finissent par régner sur toute l’Égypte. Cette seconde version paraît sinon plus sûre du moins plus vraisemblable que la première.

Ces intrus d’ailleurs s’adaptèrent aux coutumes égyptiennes. Ils adoraient Seth qui avait des affinités avec leur Baal, mais aussi Rê, en dépit des assertions des Thébains, qui, plus tard, ont voulu les présenter comme de purs barbares. Les rois dits Hyksos prirent le cartouche et le protocole des rois d’Égypte, même lorsqu’ils portaient des noms purement sémitiques. Malheureusement l’ordre de leur succession n’est pas encore clair, tant les Égyptiens, plus tard, détruisirent leurs monuments. Pourtant il nous est parvenu plusieurs œuvres fort précieuses sur des papyrus copiés de leur temps. Ils ont certainement admiré et imité la civilisation égyptienne, et ont obtenu, sans aucun doute, la collaboration d’un certain nombre d’Égyptiens septentrionaux.

Mais les nomarques thébains, une fois de plus, se dérobèrent d’abord à la suzeraineté des «étrangers», puis tentèrent de les bouter hors d’Égypte, après s’être déclarés seuls pharaons légitimes. La lutte fut dure et Séqénenrê Taô tomba très probablement sur le champ de bataille, le crâne fracassé. Son fils Kamosis reprit la lutte et atteignit Avaris, la capitale des Hyksos, qu’il terrorisa. Il réussit à battre un roi de Kouch (Soudan) qui s’était allié au souverain nordique, intercepta leurs messages – qui passaient par les oasis de l’Ouest – et s’empara de presque toute l’Égypte.

C’est son successeur, Ahmosis Ier, qui prit la ville d’Avaris (autour de 1570) et chassa les derniers étrangers jusqu’en Asie, où il ira les poursuivre. Il est le fondateur de la XVIIIe dynastie. Tout ne fut pas négatif dans ces rapports des Égyptiens et des peuples de l’Asie antérieure: la délicate civilisation égyptienne avait séduit son vainqueur, qui s’était égyptianisé. Mais ce dernier lui avait appris l’art de la guerre: emploi massif du cheval et des chars dans la bataille, création d’une flotte de guerre fluviale, désir d’assurer la sécurité de la frontière nord-est de l’Égypte par une solide marche en Asie.

7. Le Nouvel Empire (1590-1085)

Les Thoutmosides

Extension et organisation de l’Empire

L’histoire de la XVIIIe dynastie, durant deux siècles, n’est que celle d’une série de triomphes, aboutissant à l’apogée de la puissance et de la civilisation égyptiennes. Thoutmosis Ier, après plusieurs campagnes en Asie, franchit l’Euphrate, sans doute non loin de Karkémich (l’actuelle Djerablous) et dresse une stèle. La mort de Thoutmosis II et le règne d’une femme, Hatshepsout, sans interrompre tout à fait les exploits militaires, les laissent en sommeil. Mais la reine, reprenant une antique tradition, organise au pays d’Oponé une expédition fructueuse qui rapporte à Thèbes or, ivoire, bois précieux, plumes d’autruches, peaux et arbres à encens. À la mort de la reine, un infant royal, choisi depuis son enfance par le dieu Amon pour être roi, mais maintenu dans l’ombre par la despotique souveraine, sa tante, Thoutmosis III, efface le nom abhorré de celle-ci sur les monuments qu’elle avait construits, ou même les détruit et les remplace par les siens. Doué d’une volonté et d’une ténacité rares, il reprend les opérations militaires au Soudan et atteint la quatrième cataracte, en annexant pratiquement le pays. En Asie, au cours de dix-sept campagnes, il remporte une victoire à Meggido, et, le terrain libéré, remonte peu à peu vers le nord, occupe sur la côte Byblos et Simyra, pour se ravitailler par mer, et finalement franchit l’Euphrate et retrouve la stèle érigée par son aïeul, Thoutmosis Ier.

Il organise ces pays en protectorats, en laissant le pouvoir à ceux des habitants qui lui sont fidèles, et amène en Égypte les jeunes princes, qui gouverneront un jour, à la fois comme otages et pour les former aux mœurs et à l’administration égyptiennes. Ses successeurs Aménophis II et Thoutmosis IV se contentent de faire des parades militaires destinées à intimider les peuples qui auraient des velléités de rébellion, mais ils n’agrandissent pas davantage cet immense empire.

L’Égypte en contact, au nord-est, avec le royaume du Mitanni, entre Khabour et Euphrate, avec les Hittites, dont le centre est en Asie Mineure, avec la Grèce achéenne et les îles de la Méditerranée, voit affluer à Thèbes les tributs de ses vassaux et les cadeaux des pays amis. Avec la foule bigarrée et chatoyante des étrangers apportant leurs produits exotiques arrivent aussi les idées et les œuvres littéraires des peuples voisins. Les rois font des mariages politiques avec des princesses mitanniennes ou hittites qui apportent dans leur harem des conceptions nouvelles. La langue diplomatique du Proche-Orient est l’akkadien, écrit en signes cunéiformes sur des tablettes d’argile. Pour l’apprendre, les scribes égyptiens ont lu des épopées babyloniennes, retrouvées à Tell el-Amarna. Bref, Thèbes est devenue une capitale cosmopolite, d’une richesse fabuleuse et où se brassent les affaires et les idées.

À ce moment monte sur le trône un jeune monarque raffiné et voluptueux: Aménophis III. Très épris de la reine Tiyi, dont la forte personnalité se devine derrière bien des événements, il renonce au bout de quelques années aux démonstrations militaires que ses prédécesseurs faisaient en Asie ou au Soudan, et bientôt même aux exercices violents de la chasse au lion ou au taureau sauvage. Préoccupé de questions théologiques ou esthétiques, il imprime à l’art de son époque la marque d’une maturité et d’une finesse psychologique qui ne seront plus jamais atteintes et demeurent un des sommets de l’expression artistique humaine. Dans son palais de Malgatta, à Thèbes, sur la rive ouest, près de la nécropole, il mène une vie raffinée que partage le fils qu’il a eu de Tiyi, Aménophis IV.

Aménophis IV Akhenaton

Ce dernier eut une épouse probablement aussi extraordinaire que sa mère, la reine Tiyi. De son nom, «La Belle est venue», Nefertiti, on a voulu conclure que c’était une princesse mitannienne. C’est possible, mais on ne peut l’affirmer. Elle partageait avec son mari la conviction que le divin, d’un caractère unique, ne se peut pas représenter sur terre. Il est symbolisé seulement par le disque solaire d’Aton, auquel le roi construit un temple grandiose à l’est de celui d’Amon, à Karnak. Aménophis IV, du reste, a connu par une expérience religieuse ce dieu dont il est le fils, l’image et le lieutenant en Égypte. Le disque du soleil n’est-il pas immédiatement sensible à toute l’humanité, Asiatiques, Soudanais, Égyptiens? N’est-il pas capable, mieux que les armes et la violence, de cimenter l’unité du vaste empire égyptien?

Mais l’ombre du temple d’Aton s’étendait sur le domaine du dieu dynastique, Amon, qui avait fait la grandeur de l’Égypte et qui, deux fois déjà, avait chassé l’étranger. Le sacerdoce d’Amon réagit vigoureusement. Ce fut bientôt la guerre ouverte. Le roi voulut anéantir Amon, fit marteler son nom, c’est-à-dire tenta de faire disparaître son être même, partout où on pouvait le lire, et détruisit ses statues, les supports même de son existence. Finalement, prenant le nom d’Akhenaton, «celui qui plaît à Aton», il décida d’aller construire une nouvelle capitale approximativement au milieu d’une ligne allant de la quatrième cataracte à l’Euphrate, au nombril de l’Empire. Au Soudan et en Asie, il fonda deux villes dédiées aussi à Aton, et une vie brillante commença à Akhetaton, «l’Horizon du disque», l’actuel Tell el-Amarna.

Hélas! Les Hittites, vainqueurs du Mitanni, fondaient des royaumes vassaux en Syrie. Un certain nombre de courtisans trahirent probablement la cause du dieu et du roi, qu’ils avaient adoptée par pure convoitise. Il fallut revenir à Amon qui, à Thèbes, avait reconstitué secrètement sa puissance. Les successeurs du souverain hérétique moururent très jeunes, peut-être aidés par des politiques avisés, et un général, Horemheb, s’empara du trône, enraya en Asie l’émiettement de l’Empire et prépara l’avènement de la XIXe dynastie, à l’extrême fin du XIVe siècle. Ainsi disparaît, dans un crépuscule encore brillant, la glorieuse famille des Thoutmosides, qui donna à l’Égypte le siècle d’Aménophis III, comme la Grèce eut celui de Périclès et Rome celui d’Auguste.

Les Ramessides

Menaces extérieures et intérieures

Durant les deux dynasties suivantes (XIIIe et XIIe s. av. J.-C.), le niveau de la culture demeure élevé et l’art produit toujours des chefs-d’œuvre; l’Empire, partiellement reconstitué, demeure puissant; les pharaons guerroient et se font creuser de somptueux tombeaux dans la vallée des Rois. Mais deux faits importants demeurent des signes avant-coureurs de l’orage. L’un est d’ordre extérieur: à deux reprises, sous Minephtah d’abord (dernier quart du XIIIe s.), puis sous Ramsès III (première partie du XIIe s.), les Peuples de la mer, confédérés, fuyant une nouvelle poussée indo-européenne venue du nord, attaquent l’Égypte. Celle-ci a encore la force de les repousser; mais l’avertissement est sérieux, car la lutte fut dure et presque indécise. Pour peu que l’assaillant eût été organisé et, grâce à des arrières et des réserves, ait pu revenir à la charge, l’Égypte eût été envahie.

Le second fait est d’ailleurs plus grave encore, parce qu’il témoigne d’une décomposition intérieure. Le dernier des grands rois d’Égypte, Ramsès III, après un règne de trente ans, se vit en butte à une conspiration ourdie dans son harem. Les juges même se laissent corrompre par des comparses et se retrouvent au banc des accusés. Quel qu’ait été l’effet produit par les condamnations capitales, un pareil scandale trahit une société ruinée du dedans, par le refus de subordonner au bien public les intérêts particuliers. C’est un indice évident de dégradation.

La moralité individuelle n’est guère meilleure. Peu de temps après le drame de la succession royale, un prêtre d’Éléphantine réussit à voler les biens du dieu, à suborner des femmes mariées, à mettre à mal ceux qui tentaient de le ramener au devoir. Traduit en jugement, il dut être acquitté, car on le retrouve plus tard nanti de grades supérieurs à ceux qu’il possédait au temps du procès.

Pourtant après l’épisode d’Amarna, la renaissance ramesside avait été brillante. Séthos Ier avait repris les armes en Palestine. Ramsès II avait même tenté de reconstituer l’empire de Thoutmosis III et avait remporté sur les Hittites, durant la cinquième année de son règne, près de Qadech, sur l’Oronte, une victoire que les écrivains du temps chantèrent en un poème épique. Comprenant que les événements internationaux de l’Asie antérieure jouaient un rôle de plus en plus important, il transporta sa capitale à l’est du Delta, à Pi-Ramsès, que construisirent en partie les Hébreux installés dans les parages. Peu à peu cependant, il substitua la diplomatie à la guerre et, quatorze ans après la bataille de Qadech, il signait avec Hattousilis, roi des Hittites, un traité célèbre dont le texte nous est parvenu en égyptien et en akkadien; et en 1264, il alla même jusqu’à épouser une princesse hittite. En réalité, Égyptiens et Hittites, inquiets de la puissance croissante des Assyriens, qui avaient conquis le royaume de Mitanni, essayèrent d’enrayer les progrès des terribles conquérants mésopotamiens, et ils y réussirent durant de longues années par leur entente.

Seuls, les Peuples de la mer, sous la conduite d’un Libyen, firent courir un sérieux danger à l’Égypte, où régnait le fils de Ramsès II, Minephtah. Ce dernier les battit et compléta par une campagne en Asie sa conquête des confins libyques. Il mentionne à ce propos l’anéantissement d’Israël, qui doit représenter ici quelque clan en marche dans le désert, au temps de l’Exode. Point curieux à noter, la victoire du roi sur ses ennemis est expressément attribuée par le rédacteur égyptien à la conduite orthodoxe de Minephtah à l’égard des dieux, qui le jugent. C’est le point de vue qu’adopteront plus tard les historiographes bibliques.

La XIXe dynastie finit dans l’anarchie; mais un souverain énergique, Setnakht, puis son fils Ramsès III, rétablirent la situation. Peu de temps après, ce fut le retour des terribles Peuples de la mer. L’invasion est racontée sur le mur extérieur du grand temple de Medinet-Habou. Les successeurs de Ramsès III, éblouis par la gloire de leur prédécesseur Ramsès II et par son interminable règne, prirent son nom pour l’imiter. Mais l’irrémédiable décadence se poursuit et les huit Ramsès qui lui succédèrent ne surent pas remédier au vieillissement de la société de leur temps. Les fonctionnaires corrompus volent la paye en nature des ouvriers de la nécropole royale. Des grèves s’ensuivent, qui affaiblissent le système social. Le petit peuple affamé par les malversations des supérieurs pille les tombes royales. Les enquêtes, les procès, les châtiments, rien ne peut arrêter les méfaits des gens qui ont faim. C’est vraiment, à la fin du IIe millénaire, le terme de l’Égypte conquérante et impériale. Elle ne régnera ni ne rayonnera plus vraiment hors de ses frontières. Héritière d’un passé prestigieux, elle entre dans ce qu’on appelle la basse époque avec une auréole de gloire; elle jouera encore un rôle international, tant que durera son indépendance, mais politiquement elle ne régira plus le monde.

L’une des causes de cet abâtardissement doit être cherchée dans l’enrichissement considérable du sacerdoce d’Amon. Les valeurs matérielles, or, métaux précieux ou rares, mobilier, esclaves et surtout immenses domaines fonciers, préoccupèrent finalement le clergé au point de lui faire perdre le sens de ses responsabilités spirituelles. Le niveau moral personnel des prêtres baissa, et le premier prophète d’Amon s’empara en fait du pouvoir politique pour devenir maître des biens de l’État, avant même de prendre officiellement la titulature royale au temps d’Hérihor et de Pinedjem.

Persistance d’une civilisation brillante

À ce moment pourtant, le bilan de la civilisation égyptienne est extraordinaire. La structure politique avait créé une stabilité sans égale: le roi dieu, fils du Dieu créateur, a reçu l’empire universel sur la création de par son droit d’héritage. Il est maître du monde de jure et doit le devenir de facto. Mais il a le devoir, aussi, de rendre compte à son père de son gouvernement. Ce dernier vit essentiellement de Maât, vérité, justice, norme même du monde, sans laquelle il ne saurait exister. Si le roi ne lui présente pas Maât, le Dieu le juge. Placer à la tête de la cité les philosophes face à leurs responsabilités éternelles, n’est-ce pas là une sorte de préfiguration de la solution platonicienne au problème politique?

D’ailleurs, la civilisation va de pair avec ces hautes conceptions sociales. Amon est un dieu unique pour les prêtres. Le divin ne saurait être divisé. Il protège le faible contre le fort. Il exige la justice, à l’instar d’Osiris, de celui qui désire arriver à la vie bienheureuse de la Ville d’éternité. Les sages composent d’admirables manuels, non seulement de morale, mais même de vie intérieure. Ils y recommandent, pour atteindre Dieu, le silence et le dépouillement. Les fonctionnaires se vantent, dans leurs inscriptions biographiques, d’avoir respecté ces règles, auxquelles on les avait initiés, sans doute dans la Maison de Vie, et d’avoir suivi leur conscience, le dieu qui est dans l’homme. Akhenaton a même proclamé l’égalité des hommes de toutes races et de toutes couleurs et conçu un véritable humanisme.

L’art, qui veut exprimer l’éternel et le mystère même du monde et de Dieu dans l’architecture, la finesse des sentiments et des idées dans la sculpture et la peinture, nous émeut et nous charme encore. C’est qu’il a tenté ces entreprises grandioses avec un sens inégalé de la perfection qui apparente les productions du temps d’Aménophis III et même d’Aménophis IV aux plus grands chefs-d’œuvre.

Il en va de même pour la littérature. Le roman, même merveilleux, se pare de fines descriptions de la vie quotidienne et explique les faits et gestes des héros par leur psychologie. Les historiographes des annales royales notent les faits à la gloire du souverain avec une exactitude un peu sèche, mais les poètes de cour créent de véritables poèmes épiques pour une bataille comme celle de Qadech. La poésie lyrique devient plus personnelle, et des chants d’amour accompagnés de musique divertissent, lors des banquets, des convives qui apprécient non seulement le luxe mais aussi les choses de l’esprit. On compose pour l’éducation des fonctionnaires des recueils de morceaux choisis qui nous ont conservé quelques belles pages d’œuvres aujourd’hui perdues. Des hymnes aux dieux exposent, au moyen d’images, toute une théologie approfondie, et le chant que composa, pour Aton, le roi Akhenaton est un des grands textes de la littérature religieuse. Les Enseignements moraux sont devenus de véritables guides spirituels.

8. La basse époque (1085-333)

Le déclin

Cette valeur humaine, l’Égypte la conserva dans sa décadence et même lorsqu’elle fut asservie à l’étranger. C’est sur un pays affaibli, en effet, que régnèrent les pharaons de Tanis du Xe au milieu du VIIIe siècle (XXIe et XXIIe dynasties). À Thèbes, les grands prêtres d’Amon, qui avaient d’abord pris des titulatures royales (Hérihor et Pinedjem), étaient quasi indépendants. Les pharaons tanites essayèrent de les ramener sous le joug en leur faisant épouser leurs filles. Puis ils firent nommer leurs fils au souverain pontificat. Ce fut en vain; le Sud demeura encore pour longtemps à peu près autonome. Aucun des rois tanites n’eut l’énergie ni les moyens matériels de ressaisir les rênes et de refaire l’unité réelle du pays. Aussi le prestige de l’Égypte a-t-il beaucoup baissé à l’étranger. Au temps du dernier Ramsès, l’envoyé du dieu Amon au Liban, Ouenamon, est maltraité sans vergogne par les princes locaux. C’est durant cette période que se constitue le royaume hébreu de David et de Salomon. Mais un prince libyen, Chéchanq Ier, monta sur le trône vers 950 et fonda la XXIIe dynastie. C’est le Chichaq de la Bible. Il tenta de reprendre une politique d’expansion et fit en Palestine une campagne au cours de laquelle il pilla Jérusalem, dont il emporta tous les trésors, ceux du roi Roboam et ceux de Yahweh.

Le souvenir de cette puissance apparente de l’Égypte inspirera le parti égyptophile à Jérusalem, mais ne trompera pas l’attention avisée des Prophètes, pour qui l’Égypte demeure vacillante en face de la puissance assyrienne puis néo-babylonienne.

D’ailleurs, elle traverse une nouvelle crise qui l’affaiblit encore plus. C’est l’époque de l’anarchie libyenne, qui dure une grande partie du VIIIe siècle. Les pharaons qui succèdent à Chéchanq sont incapables de se faire obéir de leurs vassaux; le grand prêtre de Thèbes, le gouverneur d’Héracléopolis, les princes du Delta, turbulents et belliqueux, évoquent de manière étonnante des féodaux de notre Moyen Âge, à travers ce que Maspero a appelé la Geste de Pétoubastis. Leurs luttes aboutissent en tout cas au triomphe, apparemment facile, d’un roi de Kouch (région du haut Nil, en amont de la deuxième cataracte), Piankhy, qui conquiert l’Égypte en 730. C’est la première fois qu’une invasion quelque peu durable vient du Sud. Ce roi régnait à Napata, près de la montagne sainte du Gebel Barkal, un peu en aval de la quatrième cataracte. La civilisation de son royaume et son dieu principal, Amon, étaient empruntés à l’Égypte, mais bien des traits de son organisation sociale et de ses coutumes monarchiques dénotent une origine purement soudanaise.

Un dynaste de Saïs, Tefnakht, avait essayé de résister au Kouchite avec d’autant plus de facilité que Piankhy avait rapidement abandonné l’Égypte pour retourner dans la lointaine Napata. Son fils Bocchoris lui succéda et tenta de donner à l’Égypte une législation nouvelle. Mais il succomba lors du retour offensif des Kouchites de la XXVe dynastie, en 715. Pendant un demi-siècle, le pays est administré par l’étranger du Sud. L’expérience se termine par la terrible invasion d’Assourbanipal (663), qui pille Thèbes.

L’événement fit une telle impression dans tout l’Orient que, cinquante ans après, le prophète Nahoum l’évoque encore avec émotion.

L’époque saïte

Mais l’Assyrie, saignée à blanc par ses raids militaires incessants, devenait moins dangereuse. Aussi l’un des princes qu’elle protégeait et à qui Assourbanipal avait donné la principauté d’Athribis, Psammétique, descendant de Tefnakht, cessa de payer tribut aux Assyriens et fonda la XXVIe dynastie indigène, dite saïte, du nom de sa capitale Saïs. Il dut d’abord éliminer, dans le Delta, les féodaux que les Assyriens avaient favorisés pour affaiblir les risques de rébellions. Ce furent les «hommes de bronze» prédits par l’oracle, Ioniens et Cariens cuirassés, qui l’aidèrent à cette besogne. En Haute-Égypte, il réussit à faire adopter sa fille, Nitocris, par la divine épouse d’Amon et par le prince de Thèbes, Montouemhet. Mais la haute vallée du Nil demeurait à demi indépendante. Et, pourtant, durant presque un siècle et demi, l’Égypte a retrouvé sa jeunesse et brille d’un dernier éclat. On a donné au VIIe siècle le nom bien mérité de renaissance saïte. Le sentiment national, avivé par les invasions précédentes, incite à revenir au passé. On exhume les vieux textes, on recopie dans certains tombeaux les formules mêmes des pyramides. On imite les anciens bas-reliefs que l’on va copier jusque dans les monuments funéraires royaux des plus anciennes dynasties. L’art atteint une perfection parfois un peu froide et académique mais, parfois aussi, vraiment expressive. C’est de cette époque que datent, en statuaire, ces vigoureux portraits individuels que l’art romain semble avoir imités.

La politique extérieure de la dynastie fut dictée en grande partie par ses voisins. Psammétique Ier, inquiet de l’accroissement de la puissance néo-babylonienne, tenta en vain de secourir l’Assyrie qui succombe en 612. Son fils, Nekao, donne à l’Égypte, avec l’aide des Grecs, une puissance navale et fait accomplir un périple autour de l’Afrique. Il organise la résistance des anciennes marches asiatiques de l’Égypte et bat à Meggido le roi Josias de Juda, qui, fidèle aux conseils des Prophètes, demeure dans l’alliance babylonienne. Mais Nabuchodonosor écrase Nekao à Karkémich (605) et jamais plus la dynastie ne pénétrera au-delà du Torrent d’Égypte. Le successeur de Nekao, Psammétique II, dut se retourner contre les Kouchites qui préparaient une nouvelle invasion de l’Égypte. Remontant le Nil, ses mercenaires conduits par les généraux Amasis et Potasimto pénétrèrent très loin en territoire ennemi et atteignirent probablement la quatrième cataracte. Les souverains du Sud ne devaient plus jamais tenter leur chance dans la basse vallée.

C’est sous le roi Apriès que Jérusalem fut prise une seconde fois, détruite de fond en comble, et que Nabuchodonosor emmena les Juifs en exil à Babylone (586). Sans doute le roi d’Égypte avait intrigué encore en Palestine, et Jérémie, comprenant l’irrémédiable faiblesse de l’Égypte, avait vainement tenté d’empêcher son roi d’entrer en révolte ouverte contre Babylone. D’ailleurs, après une guerre désastreuse contre Cyrène, le malheureux pharaon fut détrôné par le général Amasis dont l’habileté maintint encore pendant quarante-deux ans son pays en paix (568-526), en dépit d’une tentative de Nabuchodonosor pour asservir l’Égypte. Mais l’horizon oriental était lourdement chargé. Le jeune empire perse se développait sous l’égide d’un grand conquérant, Cyrus. Celui-ci en 539 avait pris Babylone et régnait en maître sur toute l’Asie antérieure. Lorsqu’il mourut en essayant de pénétrer en Asie centrale, Amasis s’était allié à Polycrate, tyran de Samos. C’était peu. Il mourut à son tour, et Psammétique III, son fils, trahi par un général grec de son père, fut vaincu à Peluse en 525, par le successeur de Cyrus, Cambyse. L’Égypte allait devenir une simple satrapie de l’empire perse.

Cette époque saïte a une importance considérable pour l’histoire de la civilisation, par suite de l’intensité des rapports qui s’établissent alors entre l’Égypte et la Grèce, ainsi qu’avec le royaume de Juda. Psammétique Ier, qui devait en partie son trône à ses mercenaires d’Asie Mineure, favorisa les Grecs et fit créer un corps d’interprètes. Cette initiative eut certainement une influence importante sur la connaissance que les deux civilisations purent acquérir l’une de l’autre; mais la plus jeune, la grecque, qui était la plus pauvre, fut certainement aussi la plus réceptive. Amasis, en 565, fonda Naucratis dans le Delta occidental, port franc des Grecs, où ils purent trafiquer à leur aise et échanger, comme ils savaient le faire, non seulement les marchandises, mais aussi les idées. Pythagore et Thalès passent pour avoir voyagé en Égypte. Solon y séjourna certainement et Hérodote, Platon et Euxode y allèrent plus tard et y vécurent sans difficulté. Pour les Grecs, l’aubaine était considérable et ils surent exploiter d’admirable manière les trésors de pensée, de science et de sagesse que l’Égypte avait lentement amassés.

Dans le royaume de Juda, le parti égyptisant, même s’il était combattu par les Prophètes, eut un rôle important. Il continuait, du reste, la vieille tradition de Salomon qui avait créé avec l’aide de scribes égyptiens l’administration de son nouvel État. Le prophète Isaïe était fort au courant de la théologie égyptienne, et les recueils sapientiaux hébraïques rassemblés dans le livre des Proverbes ont suivi parfois de fort près le texte des Enseignements égyptiens. Mieux, après la prise de Jérusalem et l’exil, des communautés juives échappées au désastre se réfugièrent en Égypte où elles rejoignent celles qu’avaient formées les mercenaires hébreux enrôlés par les pharaons ou ceux qui s’étaient réfugiés en Égypte au temps de Manassé. L’une d’entre elles, celle d’Éléphantine, nous est connue par des documents contemporains, mais d’autres existèrent à coup sûr à Thèbes ou à Memphis. Elles préludent à l’établissement massif des Juifs à Alexandrie et constituent un des intermédiaires entre l’Égypte et Israël à une époque particulièrement féconde pour l’histoire des idées religieuses.

Les dominations étrangères

Les Perses n’interrompirent pas ces rapports. L’unité de leur empire facilitait au contraire les communications. C’est pendant le règne d’Artaxerxès qu’Hérodote visita l’Égypte, et sans doute bien des Grecs y voyagèrent ou y guerroyèrent. Le sentiment national des Égyptiens était, cette fois, exacerbé par l’asservissement. Il est probable que Cambyse, qui n’avait pas l’habileté de Cyrus, l’excita par des maladresses. Darius tenta d’apaiser le mécontentement en procédant à l’unification des lois propres à l’Égypte et en intensifiant le commerce lorsqu’il ouvrit ou fit rouvrir le canal de la mer Rouge à la Méditerranée. Sans doute les Égyptiens composèrent-ils des titulatures hiéroglyphiques pour les rois perses comme ils l’avaient fait pour les rois kouchites. Mais c’est uniquement parce que leurs conceptions sociales exigeaient un souverain. Ils en feront autant pour les rois macédoniens et pour les empereurs de Rome, sans les aimer davantage. D’ailleurs, ils ne cessèrent de se révolter. Sous Artaxerxès, Inaros, d’origine libyenne, réussit, avec l’aide des Athéniens, à battre le satrape de Memphis. Amyrtée de Saïs vint se joindre à lui. Mais, finalement, Inaros fut pris et crucifié (455) et une flotte grecque envoyée à son secours trop tard fut partiellement détruite. Mais Amyrtée continua seul la lutte et finit par libérer le pays où régnèrent encore deux dynasties indépendantes, la XXIXe et la XXXe. Des luttes personnelles pour la succession au trône vinrent aggraver encore la fragilité de cette indépendance. Les derniers pharaons indigènes firent tout ce qu’ils purent pour ourdir autour de la Perse un tissu d’intrigues et d’alliances destinées à prévenir tout nouvel asservissement. Nectanébo Ier réussit, avec l’aide de l’inondation, à mettre en fuite une armée perse parvenue à Memphis en 373. Son fils Téos, ayant réuni, au prix de sacrifices énormes imposés en particulier aux temples, une importante armée de mercenaires grecs, résolut de prendre l’offensive et d’aller attaquer les Perses chez eux. Mais, trahi par les siens, il dut finalement demander asile à la Perse (359).

Son successeur, Nectanébo II, repoussa une première attaque perse en 351, mais dix ans après, Artaxerxès III Ochos avec une force considérable soumit une seconde fois l’Égypte. Nectanébo résista encore deux ans en Haute-Égypte, puis tout le pays passa aux mains de l’étranger. La révolte fut durant un certain temps endémique. Un dynaste du Delta, Khabbach, régna dans ses fourrés de papyrus, reconnu par le clergé de Memphis. Mais il ne put se maintenir longtemps. Les Perses étaient abhorrés et, apparemment, avaient fait peser durement leur joug sur l’Égypte reconquise. Aussi la défaite de Darius Codoman à Issos, en 333, fut accueillie avec joie au bord du Nil. Et lorsque, la même année, Alexandre arriva, il fut reçu comme un libérateur. Son habileté le fit apprécier; son voyage à l’oasis d’Ammon parut un gage du respect qu’il manifestait pour les dieux nationaux. En réalité, les Égyptiens avaient accepté un nouveau maître. À sa mort, successivement Philippe Arrhidée puis Ptolémée Ier Sôter furent intronisés pharaons. Mais l’Égypte ne menait plus son jeu seule. Elle devenait un moyen d’action entre les mains des diadoques, même si aucun ne devait reconstituer l’empire d’Alexandre. Elle eut encore au Saïd des pharaons indigènes en révolte, Harmakhis, Anchmakhis, Harsièsis, qui ne furent que des espoirs et que des noms. D’Alexandrie, moins égyptienne qu’accrochée au flanc de l’Égypte, Alexandria ad Aegyptum comme disaient les Romains, des Grecs dirigeaient selon leur politique grecque un pays tantôt hostile, tantôt indifférent. Et quand Cléopâtre VII se tua, en 30 avant J.-C., l’Égypte devint une province de l’Empire romain et n’eut plus même d’histoire propre, sauf celle de ses révoltes sans résultat.

Pourtant ces deux dates, 333 et 30, qui marquent la fin de l’Égypte nationale, puis la fin de l’Égypte ptolémaïque, ne sont pas celles du terme de la civilisation égyptienne. Elle continua à vivre jusqu’à ce que le christianisme l’eût supplantée en s’appuyant sur ce qu’elle avait de meilleur. La vieille Égypte recopiait encore au IIe siècle des sagesses admirables et continuait sûrement à exercer sur la pensée hellénistique et romaine une influence qui explique en partie l’engouement dont elle était l’objet. Philon, l’un des plus fermes soutiens de la colonie juive au temps même du Christ, a dû jouer un rôle considérable au confluent du judaïsme, de la philosophie grecque et de la sagesse égyptienne.

Mais l’histoire politique est désormais étrangère à ce rayonnement.

Encyclopédie Universelle. 2012.

Regardez d'autres dictionnaires:

  • Egypte pharaonique — Égypte antique Bien que l’Égypte antique se définisse au sens strict comme la période de l histoire égyptienne allant de l invention de l écriture hiéroglyphique à la fin de l Antiquité, cette notion se rapporte plus particulièrement à la… …   Wikipédia en Français

  • Égypte pharaonique — Égypte antique Bien que l’Égypte antique se définisse au sens strict comme la période de l histoire égyptienne allant de l invention de l écriture hiéroglyphique à la fin de l Antiquité, cette notion se rapporte plus particulièrement à la… …   Wikipédia en Français

  • ÉGYPTE ANTIQUE - L’archéologie — Préparée par les travaux des savants de l’expédition d’Égypte (menée par Bonaparte en 1798 1799), amorcée par les découvertes de voyageurs érudits célèbres, tels Champollion (qui, en 1828 1829, remonta le Nil jusqu’à la deuxième cataracte) puis… …   Encyclopédie Universelle

  • ÉGYPTE ANTIQUE - La littérature — Si l’on peut se demander quelle est la première civilisation qui a inventé et employé l’écriture comme moyen d’échange, en revanche on peut affirmer que c’est dans la vallée du Nil que fut créée la plus ancienne littérature écrite attestée à ce… …   Encyclopédie Universelle

  • Egypte Antique, Ouvrages de référence, classés par auteur — Ouvrages sur l Égypte antique classés par auteur Voir aussi : la liste des ouvrages numérisés sur l Égypte antique classés par auteur ; la liste des ouvrages par thème ; la liste de romans sur l Égypte antique classés par… …   Wikipédia en Français

  • Egypte Antique, Ouvrages de référence par auteur — Ouvrages sur l Égypte antique classés par auteur Voir aussi : la liste des ouvrages numérisés sur l Égypte antique classés par auteur ; la liste des ouvrages par thème ; la liste de romans sur l Égypte antique classés par… …   Wikipédia en Français

  • Egypte ancienne — Égypte antique Bien que l’Égypte antique se définisse au sens strict comme la période de l histoire égyptienne allant de l invention de l écriture hiéroglyphique à la fin de l Antiquité, cette notion se rapporte plus particulièrement à la… …   Wikipédia en Français

  • Egypte antique — Égypte antique Bien que l’Égypte antique se définisse au sens strict comme la période de l histoire égyptienne allant de l invention de l écriture hiéroglyphique à la fin de l Antiquité, cette notion se rapporte plus particulièrement à la… …   Wikipédia en Français

  • Égypte Antique — Bien que l’Égypte antique se définisse au sens strict comme la période de l histoire égyptienne allant de l invention de l écriture hiéroglyphique à la fin de l Antiquité, cette notion se rapporte plus particulièrement à la civilisation… …   Wikipédia en Français

  • Égypte ancienne — Égypte antique Bien que l’Égypte antique se définisse au sens strict comme la période de l histoire égyptienne allant de l invention de l écriture hiéroglyphique à la fin de l Antiquité, cette notion se rapporte plus particulièrement à la… …   Wikipédia en Français


Share the article and excerpts

Direct link
Do a right-click on the link above
and select “Copy Link”

We are using cookies for the best presentation of our site. Continuing to use this site, you agree with this.